Station Métropolitaine des Sens

LES TIERS-LIEUX, POUR DES EQUIPEMENTS MUTUALISES

Article paru dans l’ouvrage |
Les Rendez-Vous de la Mégapole, équipe SEURA | Systèmes / AIGP / AIGP2 / saison2

Alphaville – François Monjal + Laurent Pinon + Bruno Yvin

Idées clés :
– La grande qualité de vie de la région Île-de-France s’est dégradée ;
– La contraction des finances conduit les collectivés à limiter leurs investissements aux équipements obligatoires ;
– Les équipements métropolitains rayonnants participent peu à l’amélioration de la vie quotidienne ;
– Développer un nouveau type d’équipement du quotidien ouvert et polyvalent, capable d’accueillir des pratiques, des services et des usages non programmés.

VERS UNE NOUVELLE MANIÈRE DE PENSER ET SERVIR LA QUOTIDIENNETÉ SUR LE TERRITOIRE FRANCILIEN ?

Le territoire francilien s’inscrit dans une dynamique nationale qui voit augmenter continuellement le nombre d’habitants et leur part vivant en milieu urbain, dans un contexte où la production de logement en Île-de-France est une urgence réitérée, mais où la qualité de la vie et l’attractivité des territoires périphériques sont pointées du doigt de manière récurrente, interrogent l’offre publique. Les réflexions autour de l’émergence d’un Grand Paris constituent une opportunité pour définir les enjeux à venir et les rendez-vous à honorer pour inverser ces tendances. Il s’agira ici de questionner les fondements et la composition d’une nouvelle offre publique dans un contexte de raréfaction de l’argent public pour répondre aux enjeux d’attractivité et d’égalité des territoires dans leur dimension de pratique quotidienne.

Deux thèmes sont au fondement de la réflexion développée par Alphaville dans le cadre de ses interventions sur le territoire francilien (programmation d’équipements événementiels et d’équipements publics locaux scolaires et sportifs, programmation urbaine à l’échelle d’ilots, de quartier, d’opérations d’aménagement ou de projets urbains d’envergure) :

–          l’égalité des territoires confrontée à la diversité des contextes urbains franciliens et des lieux de vie, certains étant mieux dotés que d’autres, avec des capacités de développement plus ou moins importantes et en lien avec des contextes économiques et sociaux  variés ;

–          l’intégration des  habitants dans toute leur diversité, l’équipement, public en totalité ou partiellement, étant à la fois le reflet voire l’affirmation d’une identité en présence et l’outil permettant de diffuser une vision politique de l’espace citoyen

Cette réflexion met en exergue la nécessité de faire émerger une nouvelle offre optimisée support de rencontres et d’usages, ayant la fonction de facilitateur du quotidien pour l’ensemble des usagers ponctuels ou permanents des territoires considérés. Ayant vocation à mieux polariser et équilibrer les pratiques franciliennes, cette offre doit se définir en termes de programmes et de vocation,  et trouver sa place entre objets spécifiques métropolitain, et offre de proximité indexée sur la recherche d’une plus-value locale.

Notre démarche vise ainsi à définir un  concept programmatique visant à garantir la pérennité d’une offre publique, via la présence et l’affirmation d’un service public repensé pour être au plus près du confort de vie et d’usages des franciliens.

DÉCRYPTAGE DES ENJEUX

Quelques raisons pour être inquiet en Île-de-France, mais des opportunités pour rebondir. Depuis 1975, le solde migratoire de la région Ile de France est négatif. La croissance démographique, continue depuis 1968, est seulement portée par un solde naturel positif.  Cette tendance peut-être révélatrice d’une détérioration de la qualité de vie, ce que confortent les sondages d’opinions (86% des jeunes cadres prêts à quitter Paris et sa région selon un sondage publié par cadremploi.fr, 54% des franciliens déclarent souhaiter la région parisienne selon CSA), est à l’origine de la création d’un salon – provemploi – vantant les mérites de la province en termes d’emploi et de cadre de vie.

Quels équipements dans les quartiers de gare?
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La période actuelle est marquée par une contraction des capacités d’investissement des collectivités locales. Cette contraction se traduit par une tendance évidente à se concentrer sur les équipements locaux « obligatoires » (équipements scolaires) et à faire porter les autres besoins de manière supplétive sur les équipements « optionnels » existants.

Cet état de fait génère une série de rendez-vous manqués. En effet, cette tendance, si elle se poursuit, signifierait non seulement un décrochage quantitatif de l’offre publique qui ne serait plus indexée à la croissance démographique. Elle implique de fait une un questionnement sur les champs d’intervention des pouvoirs publics, pouvant avoir pour conséquence un développement de situations de monopole du privé dans certains secteurs et pour certains usages.

A cela s’ajoute l’écueil de la tentation pour l’accueil d’équipements métropolitains « rayonnants », dont la vocation attractive alimente une compétition territoriale qui n’est pas nécessairement porteuse de services destinés à accompagner la qualité de vie locale, soit parce que les usages qu’ils visent sont ponctuels (événementiel sportif ou culturel), soient parce qu’ils emportent une sélectivité plus ou moins assumée des publics visés.

La question de l’attractivité territoriale combinée à celle de modes de vie choisis et non subis devient centrale dès lors que l’on appréhende le devenir du Grand Paris en tant que métropole habitée, et donc également comme un processus de production urbaine visant à inverser ces tendances.

Notre proposition se fonde sur le postulat selon lequel c’est l’offre publique à la française (équipements et espaces publics) qui fait l’intégration des usagers sur un territoire. La caractéristique différenciante de la métropole parisienne est que la ville-centre n’a pas la fonction intégratrice qu’elle peut tenir ailleurs. Dès lors cette fonction d’intégration des individus à un cadre de vie et de pratiques est reléguée sur des polarités urbaines périphériques sous-adaptées en termes d’offre publique. Le contexte de refonte de la gouvernance francilienne tend à renforcer les vives interrogations sur la capacité future des collectivités à assumer une offre publique satisfaisante en termes de qualité du cadre de vie. Apparaît alors la nécessité de privilégier la mise en place d’agents facilitateurs du quotidien, capables d’assumer une réponse satisfaisante à l’évolution des besoins et des modes de vie.

UNE OFFRE PUBLIQUE A BOUT DE SOUFFLE

La série de constats développée propose un regard sur les grandes évolutions de l’offre en termes d’équipements publics (concepts, gestion, conception). Ils portent en eux les enjeux pouvant orienter une nouvelle définition de l’offre publique dans le cadre de l’émergence d’un grand Paris intégrant traduisant l’évolution du désir urbain et sociétal.

Peu de révolution, mais des hybridations en continue enrichissent et diversifient les concepts. Les équipements d’aujourd’hui sont ceux d’hier, et leur déploiement s’est généralisé sur l’ensemble du territoire depuis l’après-guerre via des politiques publiques volontaristes dans un contexte de croissance. L’évolution de cette offre publique a connu progressivement un phénomène d’hybridation enrichissant, adaptant, déclinant ou éclatant les formules initiales. La bibliothèque est devenue médiathèque et plus encore comme les Idea Store à Londres, la piscine s’est muée en centre aquatique, et la MJC, qui rassemblait sous les attributs jeunesse et culture un grand nombre d’activités hétéroclites, a donné naissance à des structures spécialisées se développant désormais de façon autonome (c’est le cas des SMAC par exemple, lieu consacrés aux musiques actuelles et à l’accompagnement des pratiques amateurs).

Idea Store
Idea Store

Ces évolutions, et en particulier la dernière citée, sont le signe d’une société mature, débarrassée des contingences financières, générant des phénomènes de spécialisations souvent à outrance, au détriment parfois d’une polyvalence qui, si elle n’était pas parfaite, avait au moins le mérite de rassembler différents publics et en générant une intensité d’usages propices au brassage et à la rencontre.

Une dimension publique de plus en plus questionnable. Pour un grand nombre de raisons, qui ne sont pas nécessairement infondées, l’accès à la plupart des équipements publics est aujourd’hui contraint tant en termes de conditions d’accès, qu’en termes d’amplitudes d’usages. Ce constat est à mettre en lien  avec la vocation des équipements, mais également avec le découplage et la spécialisation d’un certain nombre d’entre eux, générant une sous-occupation des lieux en journée, en semaine ou à l’année (c’est notamment le cas des équipements scolaires et d’enseignement supérieur). A l’inverse, les équipements en accès libre – mais avec du personnel –  sont très souvent plébiscités (anneau d’athlétisme et plateau sportif, BPI à Paris).

Une demande de plus en plus forte pour des pratiques moins contraignantes et plus hédonistes. De nouveaux besoins émergent, signaux faibles qui se constituent en réaction à ce qu’offrent aujourd’hui les politiques publiques. Ils sont marqués par un hédonisme sans contrainte, impliquant zapping et butinage sans implications autre qu’un ticket d’entrée. Ces évolutions se ressentent notamment dans l’enseignement artistique, où les modèles alternatifs sont de plus en plus préférés à l’académisme des conservatoires, ou bien encore en matière de sport, où l’observation du nombre de licenciés sportifs indique une progression des sports individuels au détriment des sports collectifs.

L’émergence d’usages détournés. Les médiathèques ou grandes bibliothèques font l’objet d’usages détournés et sont parfois fréquentées pour satisfaire des besoins très simples pour lesquels elles n’ont pas forcément été conçues (S’asseoir, se réunir, bénéficier d’une connexion internet, etc.). Ces besoins concernent avant tout des populations fragiles (personne en recherche d’emplois ou personnes sous équipées voire personnes sans logements, dont les besoins sont peu pris en charge, du moins ouvertement, par l’offre publique actuelle, notamment en terme de sociabilisation), mais également les publics adolescents.

Une montée en puissance du numérique justifiant la nécessité de lieux de la rencontre physique. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la montée en puissance du numérique via l’équipement domestique : succès des téléchargements en ligne, bibliothèques virtuelles et numérisation des fonds documentaires, universités en ligne, etc… Or, la bonne santé du spectacle vivant – en opposition à l’écroulement des supports physiques – le succès de grands rassemblements – festivals, manifestations citoyennes, JMJ…- et, récemment des fréquentations en hausse des salles de cinéma laissent à penser que le désir de l’être ensemble est toujours très prégnant. D’autres facteurs militent pour un développement et une qualification de ces besoins de moments collectifs : l’économie de surface des logements pouvant impliquer une externalisation de certains temps domestiques (devoirs scolaires par exemple), éclatement des lieux de travail (télétravail, co-working) pouvant justifier la création de lieux de rencontre temporaire, etc.

Plusieurs expérimentations d’équipements hybrides ont retenu l’attention d’Alphaville et on constitué le ferment de notre réflexion pour porter un nouveau concept de programmation d’équipements publics.

Quels cocktails programmatiques …
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… pour les équipements de demain ?
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PRINCIPES DE PROGRAMMATION DES EQUIPEMENT DE LA QUOTIDIENNETÉ

Le développement de ce nouveau concept d’équipements de proximité et de quotidienneté s’est nourri de démarches exploratoires menées avec les acteurs tant publics que privés de l’urbain : d’une part, la volonté d’élus, communaux ou intercommunaux, de redéfinir le service public à l’aune du paradigme d’une gestion optimisée et évolutive des équipements, d’autre part, la démarche proactive de constructeurs visant à proposer des concepts programmatiques pertinents pour accompagner des opérations de logements ambitieuses.  

Au regard de la prospective que nous avons menée, les lieux de flux, les centralités en devenir, les équipements sous-exploités, etc. constituent des lieux privilégiés d’expérimentation de cette offre repensée, par des solutions contextualisées qui doivent gagner à pouvoir être déclinées par la suite sur l’ensemble du territoire dans une logique de maillage efficient. Les axes d’une redéfinition de cette offre se déclinent sur différents plans :

–         Regrouper – transférer
–         Consolider – généraliser
–         Répondre à de nouveaux besoins
–         Mutualiser.

Les réponses programmatiques à formuler doivent ainsi s’attacher à un certain nombre d’invariants, tout en déclinant des formules d’offre conjuguées avec les enjeux locaux :

USAGES CROISES

La polyvalence comme économie et facteur de mixité sociale, ou la multifonctionnalité et le « multi-accueil » comme dimension à ressusciter pour répondre à des besoins plus larges et plus diversifiés. En réaction à la spécialisation de plus en plus affirmée des équipements, il s’agit de dé-sanctuariser l’équipement public pour toucher plus largement et plus efficacement les publics. Cette polyvalence requière de faire prévaloir une réversibilité des bâtiments, plus facile à mettre en œuvre dans le cadre d’un immobilier non complexe ou peu spécialisé.

De nouveaux principes de gestions sont concomitamment à affirmer :

–          Un principe d’ouverture : l’ouverture à d’autres publics pour des usages complémentaires, impliquant de se positionner sur des lieux de flux et de pratiques qui ne sont pas seulement à réserver aux commerces ; l’ouverture en termes d’amplitudes horaires/hebdomadaires pour capter des usagers non ciblés ;

–          Une prise en compte plus affirmée des modes de vie et des demandes sociétales : que ce soit dans la conception des équipements, mais surtout dans la gestion et dans l’accompagnement – voire la délégation de ce phénomène à la sphère marchande, dans la recherche de solutions socialement et financièrement acceptables.

–          Etre en mesure d’offrir une alternative publique et simple d’accès à un besoin « universel » sur lequel se positionne aujourd’hui le privé, l’accès à internet généralisé et gratuit dans les lieux publics, capitalisé et relocalisé des usages détournés dans équipements publics, et à certaines pratiques aujourd’hui monopolisées par les services marchands (exemple de certaines pratiques sportives)

–          Conjuguer des ambitions plus ciblées en fonction des contextes : prévention, santé, intégration, développement durable

Réinventer les lieux du vivre ensemble et de la rencontre et répondre à de nouveaux besoins

–          Une offre en prolongation du logement et un lieu pour de rassemblement : Lieu ouvert faisant office de pièce en plus (étude), dans un contexte où les logements sont de plus en plus petits

–         Le tout numérique justifie pleinement et paradoxalement une offre en lieux de rencontres

Gymnases Verticaux
Gymnase Vertical_Chacao
 Gymnase Vertical_Baruta Gymnase Vertical_Los Teques

Gymnase Vertical_El Dorado Petare OLYMPUS DIGITAL CAMERA Gymnase Vertical_New York

Gymnase Vertical_San Agustin Gymnase Vertical_prototype

PERSONNALISER ET SÉDIMENTER LE PROGRAMME

L’adaptation doit être un facteur d’intégration dans la diversité sociologique et spatiale des quartiers. D’une part, il apparait nécessaire d’introduire de nouveaux usages dans les quartiers à forte dominante résidentielle pour progressivement passer du « dortoir » au lieu de vie. D’autre part il convient d’accompagner et enrichir les programmes obligatoires des nouveaux quartiers comme un groupe scolaire par exemple. L’école devient ainsi un lieu du quotidien de la communauté en création. Par extension, la Station Métropolitaine des Sens pourrait ainsi compléter une offre existante au fort rayonnement et accompagner sa diffusion locale. L’université, l’hôpital, une salle de spectacle sont autant d’équipements sur lesquels s’appuyer pour réduire le fossé séparant leur offre exceptionnelle de la demande quotidienne des habitants.

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STRATÉGIE FÉCONDE D’IMPLANTATION

Le concept de la Station Métropolitaine des Sens doit pouvoir être implantée dans la variété des tissus urbains constituant nos villes. Le bâtiment neuf n’est pas une nécessité. Sans aller jusqu’au virtuel, une école, pendant les créneaux de fermeture, est potentiellement une Station Métropolitaine des Sens. Une place publique ou une friche peuvent être ponctuellement mobilisés, pour tester et donner le temps de construire le futur lieu pérenne. Les rez-de-chaussées des nouvelles opérations sont également une piste à explorer.

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A travers cet article, nous avons voulu montrer les évolutions du contexte économique et des pratiques sociales, nous conduisent à nous interroger sur les équipements publics que nous voulons. Là encore, les modalités de gestion de ces services publics ou à destination du public semblent déterminantes car les bâtiments, les espaces pour accueillir ce type de tiers lieu existe, ou bien ils sont réalisables à faible coûts. En un sens, nous pouvons tirer quelques enseignements de l’expérience du Gymnase Vertical développé par Urban Think  Tank, ce projet manifeste mais réaliste traduit les possibles accumulations de fonctions autour de l’équipement public de base, un stade de foot dans un barrio de Caracas.

On voit bien que l’état de finances publiques actuelles ne permet plus de construire et d’équiper le territoire d’équipement public, ces tiers-lieux hybrides destinés à accueillir des services publics, des services privés et des pratiques collectives, pourraient produire du commun et mixer financement public et privé.